Jean Cau : « Toute décadence est féministe, féminoïde et infantile »

Jean Cau : « Toute décadence est féministe, féminoïde et infantile »



Le texte « Entretiens-souvenirs avec Jean Cau », reproduit ci-dessous, doit être lu.


À ma grande honte, jusqu’en janvier 2016 et la découverte du texte ci-après, je ne connaissais pas cet homme et ses écrits. Ce texte fut donc un choc conséquent.

Ce document est un extrait de Vouloir, n° 105/108, juillet-septembre 1993. A priori il semblerait que ce magazine soit ultra-confidentiel. Quelques informations ici : http://www.archiveseroe.eu/accueil-c18369603
Quoi qu’il en soit, cet entretien avec Jean Cau n’est disponible que sur ce support et l’on doit s’en contenter.
En préambule à cet entretien, Jacques Vanden Bemden narre ses rencontres avec cette personnalité atypique à la vie bien remplie.


Entretiens-souvenirs avec Jean Cau

J’ai connu Jean Cau par L’Express où il était grand reporter. Comme on vous envoie au front, on l’avait envoyé couvrir la dolce vita à la française. Dans un chapeau ouvrant l’enquête, L’Express expliquait qu’on l’avait choisi, lui plutôt qu’un autre, pour affronter les nuits d’alcool et de débauche, en raison de sa grande
santé morale. Il en fallait certes pour ne pas se perdre dans ce monde à la Fellini. Jean Cau, faut-il le dire, en sortit indemne. Plus tard, L’Express – qu’il avait quitté – ne manqua pas de lui reprocher de n’avoir pas céder au vertige de la décadence. Le magazine, pour sa part, en avait fait ses choux gras.

Plus tard, je retrouvai Jean Cau au fil du Meurtre d’un enfant [1965]. Tout homme, tôt ou tard, étrangle son enfance et l’enterre dans son jardin secret. Jean Cau aimait à y retourner et, même, à le retourner. En surgissaient les gamins et les fillettes des Culottes courtes [1988] ou, comme dans Le Meurtre…, l’image effrayante, terrible, fascinante, entrevue sur les routes de l’été 1940, de ce tankiste allemand, torse nu, bronzé, appuyé contre sa machine et coupant une miche de pain avec son poignard. Et le petit Français contemplait, stupéfait, le jeune dieu victorieux un instant apaisé. Et l’enfant Cau, à qui l’on avait dit que l’Allemand était le Mal découvrait que le Mal était beau.
Fabuleuse révélation !

Plus tard encore, j’allai écouter Jean Cau aux Grandes conférences catholiques, à Bruxelles, à l’automne 68. On finissait à peine de réparer les rues du Quartier latin et les sociologues s’appliquaient à tirer des leçons de ce qu’on nommait pompeusement les « événements de mai ». En attendant le conférencier, les abonnés parlaient à mi-voix de révolution sexuelle et se demandaient si, au fond, les jeunes n’avaient pas raison de vouloir faire l’amour et non la guerre. Ils faillirent tomber de leurs chaises quand Jean Cau mit en pièces ce qu’il appela ce « slogan judéo-chrétien ». « Non ! s’exclamait-il. Faites la guerre ! Faites la guerre à vos lâchetés, à votre paresse, à votre inculture, à votre prétention, à votre malheur ! Faites d’abord la guerre et l’amour vous sera donné de surcroît ».

Enfin, je rencontrai Jean Cau chez lui, à Paris, dans son antre d’un cinquième étage sans ascenseur qu’il avait acquis avec les droits d’auteur de son prix Goncourt, La pitié de Dieu. Je l’y vis souvent. Chaque fois qu’un de ses nouveaux livres secouait les modes du temps. De ces nombreuses notes enregistrées, j’ai tiré quelques traits qui, me semble-t-il, campent l’homme et l’écrivain et voudraient inviter à (re)découvrir son œuvre.

Jean Cau était promis, écrit-il à « un bel avenir de mouton intellectuel bêlant les utopies moralistes du temps ». Ancien secrétaire de Jean-Paul Sartre [de 1947 à 1956], dans les années où celui-ci était proche du parti communiste, journaliste à L’Express, prix Goncourt 1961 pour La pitié de Dieu, il devait faire, c’était sûr, une carrière dans les lettres et les honneurs. À gauche. « Encore faut-il, au long de ses réflexions, pouvoir se supporter en étranglant chaque matin, à l’aube, des lucidités toujours renaissantes », dit-il. Du jour où, selon son expression, il cessa de suivre la Grande Prostituée, c’est-à-dire la Gauche, l’enfant prodige devint voyou, flic, fasciste, et elle organisa autour de ses ouvrages une conspiration de silence rompue seulement, de loin en loin, par l’insulte et l’invective. Jean Cau me raconta longuement cette rupture, encore qu’il s’agisse peut-être plus d’un malentendu doublé d’un abus de confiance.
Jacques Vanden Bemden


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Des origines humbles

Jean Cau : Mes origines sont humbles. Mon père était ouvrier et ma mère faisait des ménages, et je crois que je suis à Paris un oiseau extraordinairement rare qu’on devrait mettre en cage et montrer dans les foires : le seul intellectuel qui ait des origines vraiment prolétariennes, dont le père n’est pas général, professeur, notaire, médecin, directeur de magasin, petit bourgeois ou ce que vous voudrez. J’ai fait mes études au sein d’un environnement extraordinairement fruste. Mes grands-parents ne parlaient même pas le français ; ils parlaient la langue d’oc. De même, lorsque j’étais enfant, adolescent, mes parents entre eux parlaient la langue d’oc, par fidélité à leur terre, à leurs origines, à leur race, à leurs enfances. Si bien que dans la famille, on était un peu les Siciliens de la France, comme les Siciliens de New York dont les parents et les grands-parents continuent de parler sicilien alors que les enfants parlent américain.
Donc je grandis dans un environnement pauvre, populaire. Je suis un petit garçon et il y a le Front populaire qui fut, comme vous le savez, la grande exaltation de la gauche, et dans le milieu où je vivais, il apparaissait comme une espèce d’aurore. Ensuite, à peine vais-je entrer dans mon âge de garçon qu’éclate la guerre, et il est hors de question, dans ma famille, dans mon milieu, d’avoir une quelconque sympathie pour les Allemands et pour l’occupation, non plus que pour le gouvernement de Vichy. Et je passe ces années incubé dans un milieu où les mots d’ordre de résistance et, simplifions, les mots d’ordre de gauche dominent les esprits. Vient la libération dans laquelle sombre la droite, identifiée à Vichy, à Pétain, à Darlan et même au nazisme.

Quant à moi je décide de préparer l’école normale supérieure parce que je ne savais faire rien d’autre que parler et écrire le français et me débrouiller un peu en latin et en grec. Et me voilà à Paris, à Louis le Grand, dans un milieu qui m’est totalement étranger puisque 99,9 % des khâgneux étaient des fils de petits bourgeois qui cultivaient un sens assez gratuit des idées que je n’avais pas moi. J’étais un Méridional exigeant, assez sec, assez dur, et je croyais à certains idéaux, à certains mythes, à certaines valeurs.

Plus tard, je rencontre Sartre, je deviens son secrétaire et me voilà engagé dans les sections de l’intelligentsia française et je découvre, non sans quelque stupeur, que tous ces intellectuels étaient d’origine bourgeoise mais adoraient et le peuple et la gauche. Tiens, me dis-je, quelle bonne surprise ! Ces gens n’ont jamais vu un ouvrier de leur vie, ils ont des domestiques et des bonnes mais ils sont de gauche. C’était parfait mais je considérais tout cela d’un œil assez critique et même assez narquois. Si bien que si j’ai été un intellectuel de gauche pendant ces années, j’ai été un intellectuel de gauche curieux, sceptique, en alerte et avec un énorme fond d’ironie.

Et puis, peu à peu, j’ai vu de quoi était fait cette espèce d’idéalisme. D’une énorme naïveté et plus encore au niveau des individus, de mes confrères intellectuels, romanciers, philosophes, etc., il s’agissait d’une liquidation de leur propre enfance et les explications de leur adhésion à la gauche auraient parfaitement eu leur place dans un manuel de freudisme à l’usage des populations sous-développées. C’était à qui liquiderait sa classe, sa famille, son passé dont il avait honte et qui lui pesaient. En bref, leur démarche était proprement névrotique et ils allaient au peuple plus par haine de leur classe, par haine de leur famille, par rejet de leur milieu d’origine que par une adhésion profonde, vraie, vivante. Ils allaient au peuple parce qu’ils n’en sortaient. Moi, pourquoi vouliez-vous que j’y allasse puisque j’en sortais et que je le connaissais ce peuple, et que je l’aimais et que j’en étais.

Ensuite, ce fut le fantastique coup de tonnerre du Rapport Krouchtchev. Je savais bien personnellement ce qui se passait en Union soviétique. J’avais lu Trotsky, j’avais lu Souvarine et Balabanov, j’avais même lu les comptes rendus des procès de Moscou de 36 et de 38 et donc les écailles depuis longtemps m’étaient tombées des yeux. Mais c’est une chose d’entendre quelqu’un dire que Dieu n’existe pas et c’en est une autre de l’entendre affirmer par le Pape au balcon de Saint-Pierre, vous comprenez. Lorsque Krouchtchev a proclamé que Pépé Staline n’existait pas mais qu’il avait été l’un des plus abominables tyrans que la terre ait jamais porté, je me suis dit que cela allait réveiller ma fameuse intelligentsia. En quoi je me trompais. Alors vous voyez que l’évolution que l’on me prête de la « gauche » à la « droite » est beaucoup moins sèche, beaucoup moins précise qu’on ne le pense. Je n’ai pas eu une nuit pascalienne où j’ai abjuré mon passé. Cela a été une mise en question assez difficile parfois, parce qu’il faut abandonner des amis, abandonner un milieu, des foules de choses. L’exercice ne va pas sans mal et il y faut un certain courage. Il faut vraiment mettre sa lucidité au-dessus de tout. C’est ce que j’ai essayé de faire.

Passé, avenir et réaction


Êtes-vous réactionnaire, je veux dire : en réaction, ou conservateur, dans la mesure où il y a quelque chose à conserver de notre civilisation ?

Mais vous n’avez pas d’avenir si vous n’avez pas de passé ! Tout se fait avec de la mémoire, avec de l’histoire, avec des traditions que l’on essaie justement de transmettre, de sauver, de faire revivre. Est-ce que les Corses, les Occitans, les Basques sont réactionnaires parce qu’ils veulent parler basque, corse, etc., et qu’ils veulent vivre au pays, comme ils disent. Voilà, ma foi, qui pourrait passer pour réactionnaire. Il se trouve que maintenant, parce que la gauche peut l’exploiter politiquement, elle dit que ce n’est pas réactionnaire. Eh bien, si ! C’est réactionnaire. Lorsqu’il s’agit de réagir contre certaines modes, contre certains affaissements, contre certaines démissions, louée soit la réaction ! Si l’on me dit, par ex., que les gosses ne doivent pas se droguer, qu’il faut prendre les mesures les plus brutales, qu’il faut rétablir la peine de mort pour les trafiquants de drogue, je suis pour cette saine réaction !

Où vous situez-vous politiquement ?

Je ne me pose pas cette question. Le matin, au premier café, je ne me demande pas où je me situe politiquement. Je ne me situe nulle part. On me situe. Bien avant Michel Jobert, j’avais dit que je me situais ailleurs. Ailleurs, où ça ? Disons : en liberté. Je ne suis pas un militant. Absolument pas. « Les militants ont en commun avec les éponges — disait Paul Valéry —, qu’ils adhèrent ». Eh bien, je n’adhère pas. Je suis un aventurier. Je préfère être un voltigeur, un flanc-garde, que marcher dans le gros de la troupe, dans la masse, si vous voulez.

En présentant l’un de vos livres, L’Agonie de la vieille, vous disiez que si vous l’aviez écrit en espagnol vous l’auriez intitulé Llanto por la democracia (Un sanglot pour la démocratie)…

Il est de plus en plus sec mon sanglot, vous savez !

… mais, par ailleurs, vous appelez l’ordre.


Oui parce qu’il me semble que la démocratie est une forme politique qui est en train de crever et que nous allons inéluctablement vers des ordres. Ils seront noirs, ils seront rouges, ils seront blancs, je n’en vois pas bien la couleur, mais je crois que nous sommes condamnés à l’ordre. Ce n’est pas un souhait que j’émets, c’est un diagnostic. Je suis persuadé que, demain, la démocratie devra passer la main. Évidemment, il y a des ordres de mon choix et d’autres qui le sont moins. Il va de soi que je préfère une France gaulliste telle que nous l’avons connue pendant dix ans avec cette espèce de Don Quichotte monarchique qui s’appelait le général de Gaulle à la France d’un quelconque Georges Marchais. Je suis pour le despote éclairé, si vous voulez savoir mon idéal de gouvernement. Et le gaullisme a réussi ce miracle. De Gaulle gouvernait absolument seul, impunément, mais, coup de chance, ce n’était pas une terreur. Mais souhaiter des despotes éclairés dans une Europe en pleine déliquescence, c’est espérer la venue d’un merle blanc. Il se trouve que la France a été gouvernée pendant dix ans par un merle blanc qui portait un képi de général et que je suis heureux d’avoir connu cette époque. Qui aurait dit que nous aurions un nouveau roi dans la France de 58, républicaine, IIIe République, IVe République, cette affreuse république, radicale, socialiste, amateur de congrès, de banquets, de cassoulet et de bannières tricolores tendues sur les bedaines, avec ces espèces de marionnettes qu’étaient les présidents du Conseil. Pourtant nous l’avons eu, notre nouveau roi. Parce que la France est monarchiste, tiens. La France n’est pas démocrate et la France n’est pas républicaine.

Deux de vos livres — Les Écuries de l’Occident [1973] et La Grande Prostituée [1974] — portent en sous-titre « Traité de morale ». Pourquoi ?


Par provocation. Parce que la morale a mauvaise presse. On en est aujourd’hui à l’anti-morale, à l’anti-héros, et je propose, moi, une éthique de la volonté. J’avais d’abord pensé appeler ces livres : « Vertiges et évidences ». Des évidences qui n’osent plus être énoncées tant elles sont évidentes et tant leur force est explosive. En même temps, une certaine lucidité évidente conduit à des propos vertigineux, c’est-à-dire de nature à troubler les repos, les conforts, les conformismes et les bonnes consciences à sens unique. J’ai finalement préféré un titre moins abstrait.

Le rôle du moraliste


Comment définissez-vous la morale et le rôle du moraliste à notre époque ?


La morale est comme une esthétique. Je trouve que ce qui est moral est beau et que ce qui est non moral est laid. Nous vivons une époque qui sacrifie dans tous les domaines à la laideur. À l’abandon, au ricanement, au sarcasme, à la mise en question systématique, à l’avilissement de l’individu et à la déchéance des sociétés. Mon rôle – le rôle de mon écriture –, c’est celui de Cassandre, prophétisant sur les murs de Troie en train de s’écrouler. Ou si on préfère c’est le rôle d’un médecin qui dresserait un diagnostic féroce, sans aucune complaisance. Le rôle du moraliste, c’est de témoigner et de ne pas baisser les bras, de ne pas déserter même si l’armée est en déroute, de rester debout même si tout le monde en ce moment s’agenouille, se met à quatre pattes ou, pis encore, se vautre.

Des remparts de l’Occident, que voit Cassandre ?
Ce que vous voyez tous les jours. En résumé, nous sommes en train de glisser sur la douce pente de la décadence. Depuis de nombreuses années, nous vivons dans une sorte de volupté de la décadence. Car il y a une volupté de la décadence. Forcément une ascension est toujours plus difficile : il faut avoir des muscles, il faut s’accrocher à la paroi, se plaquer contre la roche, la creuser ; l’air se raréfie parce qu’il devient de plus en plus pur ; on est de plus en plus solitaire parce qu’on se hisse au-dessus de la masse. Au contraire, il est facile de dévaler une pente, de se laisser glisser. Nous avons vécu une période, qu’on a appelée de consommation — et de consommation déchaînée —, pendant laquelle l’Occident tout enlier s’est abandonné à la volupté de la décadence comme à une narcose. Nous sommes confrontés à une crise monétaire et financière aujourd’hui, économique demain, et la décadence risque fort d’être plus brutale et plus contraignante. À partir de cette constatation, tout se dévide comme une pelote de laine et tout s’explique. L’Occident n’a plus de volonté de vie et d’affrontement. Nous assistons partout à une immense démission. Démission des politiques, des intellectuels, des bergers religieux, des pères. L’Occident tout entier démissionne.

La décadence est-elle un phénomène accidentel, cyclique : arrive-t-il fatalement un moment où toute société, tout peuple passe par une période de décadence ?
Il ne passe pas forcément par une période de décadence : il risque de s’y engloutir ou, en tout cas, de s’absenter de l’histoire pendant des siècles. On a vu des civilisations mortelles comme disait Valéry et bel et bien mortes. Il s’agit de savoir aujourd’hui si l’Occident blanc qui a marché en tête des autres peuples du monde, n’est pas en train de jeter ses armes dans le ruisseau et de se coucher sur le flanc pour mourir. C’est fort possible. Pourquoi un peuple devient-il décadent ? Les causes sont lointaines et nombreuses : morales, religieuses, politiques. Il est évident, par ex., que nous n’avons plus l’idéologie de notre puissance. Les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Angleterre passent pour superindustrialisés et comptent paraît-il parmi les États les plus riches du monde mais aucun d’entre eux n’a plus l’idéologie de sa puissance. En Occident, on voit s’étaler une énorme puissance rutilante, luisante, grasse de millions de voitures, de frigidaires, d’arsenaux nucléaires mais sans la moindre volonté. Voyez les États-Unis d’Amérique, dressés comme un immense colosse dont les parois crâniennes cacheraient un cerveau prodigieusement mou. Il faut que la volonté de vivre, la volonté de puissance, la volonté d’expansion soient d’abord intellectuelles. Il faut qu’elles hantent les motivations d’une société, d’un peuple ou d’un individu. Faute de quoi, les peuples deviennent décadents et les individus esclaves.

Une volonté de tuer les pères…



Et quand un homme animé de cette volonté veut la communiquer à son peuple, il est rejeté…

Et ainsi, partout constate-t-on une volonté de tuer les pères. Parce que la logique de la décadence implique la décapitation du père. Qu’il s’appelle Dieu, le chef, le patron, l’officier, le prêtre, le professeur ou le pater familias, le simple père de famille. Ou plus simplement encore, pour ces dames du MLF, l’homme. Il suffit maintenant d’être homme pour paraître aux yeux de certaines femmes une créature maudite. Pourquoi ? Parce que le père est symbole de tradition, d’autorité, de virilité honnie aujourd’hui puisque toute décadence est féministe, féminoïde et infantile, bien entendu. Je ne fais là aucune misogynie quelconque mais une constatation étale et tranquille : toutes les décadences se jettent vers la mère. La mère est toute indulgence, tout pardon. Elle est toujours prête à accueillir la contestation des fils, c’est bien connu. Elle est la nourricière, elle est presque la société de consommation aux seins énormes. Et le père que dit-il ? Qu’il faut que les enfants obéissent, qu’ils deviennent costauds, qu’ils aient un avenir, qu’ils assurent la garde de la maison — ça s’appelle l’armée —, qu’ils assurent la lignée, etc. C’est moins drôle, évidemment, alors on lacère l’image symbolique et l’image sociale du père.

Toutes les décadences sont maternoïdes, maternelles, féminines, féminoïstes et les mères sont impuissantes à empêcher les enfants de dévaster la maison. Les révolutions sont de gigantesques explosions infantiles et féministes : on saccage la maison, on s’empiffre de confitures, on joue au chef. C’est pareil à chaque révolution : ça commence par une fête lyrique, une fête enfantine, féminine, et puis revient toujours le père. Il s’appelle Bonaparte, Hitler, Staline, de Gaulle, Franco ou Pinochet. Demain, on assistera une fois de plus à un retour offensif des pères et de deux choses l’une : ou bien ils viendront de l’intérieur et ce seront des despotes ou des ordres que nous nous imposerons nous-mêmes ou ils parleront chinois. Ce serait tout de même assez emmerdant d’avoir joué la comédie de la liberté infantile pour se retrouver avec des papas.

Qui est responsable ?

La démocratie évidemment qui est incapable de manipuler les sociétés industrielles. D’abord la démocratie est toute récente : elle a cent ans. Ensuite, rien ne prouve que la démocratie, importée d’Angleterre comme le whisky et les corn-flakes, soit le régime idéal pour de vieux pays césariens comme l’Allemagne, comme la France, comme l’Italie ou l’Espagne. Cette idéologie anglaise n’est pas forcément une panacée pour les autres peuples. La démocratie politique n’était possible que lorsque la société ne l’était pas. Lorsque vous aviez une Église hiérarchisée avec son Pape infaillible, ses cardinaux violets, ses évêques rouges, ses curés noirs, avec sa discipline implacable à l’intérieur des villages, des écoles et de la famille sur laquelle régnait le père, bref lorsque l’image sociale du père était intacte et forte, la démocratie politique était possible. Mais quand la démocratie politique prétend se répandre, à la manière qu’on répand des eaux, dans le corps social, c’est fichu. Vous ne pouvez pas introduire la démocratie au lycée, dans la famille, dans les classes maternelles.

La démocratie n’est possible que lorsqu’elle n’existe pas. Dès qu’elle existe et va vers sa logique absolue, elle débouche sur l’anarchie et scelle la mort de la société qui en est atteinte. Rien n’est démocrate : un corps n’est pas démocrate, la nature n’est pas démocrate, une cellule n’est pas démocrate. Une idée, un idéal ou une aspiration peut être démocrate mais une réalité dans sa vérité quotidienne, non. Ou tout se défait et tout finit par exploser. C’est ce qui est en train de nous arriver : nous mourrons de logique. L’Église par ex. se meurt de logique. Elle a pu vivre aussi longtemps qu’elle répandait le message évangélique en rendant à César ce qui lui appartenait et à Dieu ce qui lui appartenait. C’est-à-dire, forcément, au prix d’une certaine hypocrisie qu’impliquent la force des choses et la cohésion des sociétés.

C’est la démocratie qui à tué Dieu ?

La Révolution française plus exactement. C’est au XVIIIe siècle que s’est produite la chute, quand des esprits forts ont décidé de se passer de Dieu et ont sorti la Raison du placard. La Raison a servi le temps qu’elle a pu, alors on a découvert l’Histoire, puis le Socialisme. Tous avatars laïcs et mondains de Dieu. Aucun des grands témoins du XIXe siècle, Auguste Comte, Michelet, Marx, n’a douté un seul instant de l’Histoire. Tous ont cru que l’Histoire allait désacraliser complètement l’humanité et qu’on pourrait danser la danse du scalp sur le cadavre de Dieu. Et voilà qu’on s’aperçoit seulement que ce n’était pas si simple et que les sociétés qui ont perdu le sens du sacré s’interrogent sur leur raison d’être. Faute de réponse, elles ne savent plus comment fonder la morale et légitimer l’ordre. On a voulu remplacer Dieu par d’autres totalités mais sans transcendance. On a d’abord voulu substituer à Dieu une totalité immanente : la Raison. Ensuite, on a trouvé une justification de l’aventure humaine dans ce qu’on a appelé la rationalité de l’Histoire. Avec la Grande Guerre et surtout la Deuxième Guerre mondiale et l’apparition du stalinisme, du nazisme, des fascismes, etc. la rationalité et le progrès de l’Histoire tels que les avaient imaginés les idéologues du XIXe siècle en ont pris un rude coup. La dernière utopie, c’est le socialisme, une espèce d’harmonie économique, humaniste, culturelle et patati et patata, qui subira le sort de toutes les utopies : elle basculera dans je ne sais trop quoi. C’est toute la question : sur quoi va basculer la mort des utopies ?

Le christianisme, discours-alibi de l’Occident


La Révolution française a pourtant été inspirée par des idées nourries de morale chrétienne ?

Naturellement. Tout s’emboîte et se déboîte parfaitement, comme dans ces poupées gigognes russes ; on est passé de Jésus à Rousseau puis aux idéologues du XIXe siècle et aujourd’hui à Georges Marchais, François Mitterrand, qui ne sont rien d’autre que des chrétiens déviés. C’est l’éternelle utopie humanitariste qui se maintient à travers eux. À cette différence que pendant des siècles, le christianisme avait vécu merveilleusement sa contradiction. Il avait su être l’idéologie, la religion, le discours alibi de l’Occident. On allait aux Indes occidentales, en Afrique ou en Asie avec un alibi inattaquable. Le christianisme a été la bonne conscience de l’Occident jusqu’au jour où il a voulu coïncider avec l’acte, que Dieu et César soient un seul et même homme. Cortès était bardé de fer pour aller porter la croix au Mexique. Quelle croix voulez-vous que l’on porte encore quelque part ?  Elle est en miettes, la croix ! Et si certains en portent encore les restes, c’est pieds nus, en gémissant que l’Occident a été coupable de les coloniser, de les dépersonnaliser, de leur ôter leur identité.

La vocation impériale de l’Occident était étroitement liée au christianisme. Sitôt que le christianisme a commencé à s’assécher, nos justifications se sont émiettées. En plus, nous avions des idéologies républicaines, démocrates, etc., dont nous avons voulu vivre les vérités et les peuples coloniaux nous ont pris au mot : « Puisque nous sommes tous républicains, libres, égaux, frères, socialistes, etc., au revoir messieurs ! Voici votre casque colonial et vos révérends pères et bonjour chez vous ! ». Du jour où les bourgeoisies marchandes ont fait de l’argent le bien suprême, le monde est devenu une sorte de souk où toutes les valeurs sont pesées au poids de l’or. L’avènement du mercantilisme a répandu une sorte de fureur de posséder le monde au sens matériel du mot et a éclipsé une vision plus exigeante, plus élitiste, plus héroïque, plus difficile de la vie. Avant nous, Rome et Athènes et d’autres civilisations encore avaient connu ce phénomène lié à l’abandon des anciennes valeurs.

Chaque civilisation porte-t-elle à sa naissance les germes de sa destruction ?


En tout cas, elle semble se comporter comme un organisme vivant. On dirait qu’elle a une enfance, une adolescence, une maturité et une sénescence. La sénescence fait parfois illusion parce que rien n’est plus proche du gâtisme que l’infantilisme. Les vieillards sont souvent de grands enfants : ils mangent des bonbons, ils déconnent, ils regardent les petites filles au trou de la serrure. D’où l’illusion qu’on nourrit sur notre société : « Regardez la jeunesse ! Regardez les enfants ! ». C’est faux : une civilisation est forte non pas quand elle adore ses enfants mais lorsqu’elles honorent ses anciens. De Moïse au général de Gaulle, ça s’est vérifié cent fois : c’est quand les patriarches marchent à sa tête qu’un peuple est fort, pas quand les enfants cassent la vaisselle.

Ajoutez à cela qu’on ne fait plus la guerre. La guerre redistribuait les cartes, nettoyait les valeurs, saignait les peuples comme au XVIIe siècle on saignait les corps trop chargés de venaisons. Dans cette paix continuée, nous sommes obligés d’accumuler des forces énormes, des arsenaux atomiques. Aux États-Unis, en Union Soviétique, en France, en Chine, en Angleterre et, demain, en Inde, en Israël et un peu partout. Des forces si terribles qu’on n’ose plus les employer et que les peuples ne peuvent plus faire craquer les corsets, faire fuser comme naguère leur volonté de puissance. Cette paix armée dans laquelle nous vivons ne permet pas de bouger un pion sans risquer de faire sauter la planète. Autrefois, les Prussiens et les Français pouvaient s’expliquer les armes à la main ; c’est devenu extrêmement difficile sans déclencher le feu nucléaire qui anéantirait tout. La violence comprimée à l’intérieur des nations, des collectivités des sociétés, des villes mêmes, explose en guerre intérieure, en prise d’otages, en meurtres, en attaques à main armée. L’épée ronge le fourreau. Notre violence patine sur place, se dévore elle-même. La violence c’est une guerre intérieure que nous nous menons à nous-mêmes parce que nous ne pouvons pas la faire l’extérieur. D’où l’énorme, la prodigieuse violence américaine qui n’arrive pas à s’exporter.

Muscles et sains égoïsmes


Comment extirper le mal, autrement dit comment en sortir ?


Je n’en sais rien. Je crois que nous allons vers une crise économique qui va nous faire beaucoup de bien et que j’appelle de tous mes vœux. Si nous traversons une situation difficile, tragique, peut-être perdrons-nous notre graisse et recouvrerons-nous, en même temps que nos muscles, nos sains égoïsmes. Car ce qui motivera une réaction, ce sera comme toujours l’égoïsme. Si les Occidentaux étaient sensibles aux affronts politiques, il y a longtemps qu’ils auraient réagi mais le jour où ils seront touchés en un point humblement sensible peut-être appelleront-ils la violence des chefs et même des héros.

Vous passez pour un écrivain anticonformiste et vous avez reçu la Légion d’Honneur du Président Pompidou…

D’abord je ne l’ai pas demandé et si l’on en est arrivé à une telle inquiétude sur les valeurs qu’il faille s’excuser d’avoir la Légion d’honneur, figurez-vous qu’on me nommerait cardinal ou pape que j’accepterais. Pour la même raison que j’ai appelé mes livres « Traités de morale ». Par défi et pour montrer qu’il y a des permanences qui même si elles paraissent ridicules font office d’ancres et peuvent peut-être empêcher nos vaisseaux de partir à la dérive. J’ai aussi accepté la Légion d’honneur parce que ça emmerdait mes confrères qui ont dû dire que j’étais vendu et fasciste (car il est entendu désormais que la Légion d’Honneur est une décoration fasciste : évidemment, c’est pas Krivine qui va la recevoir) et ce côté provoquant me séduisait beaucoup. En plus à l’époque où les curés jettent leur soutane aux orties pour danser le rock’n’roll en blue jeans, la Légion d’Honneur est un hochet qui me plaît.

Nicolas Faure
20/24/2021

Article initialement publié sur un autre blog en janvier 2016

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